EMMA GROSBOIS & AGATHE ROSA

Prisme

2020

Introduction par Léa Battais

Après s’être diplômée de l’Ecole Nationale d’Architecture de Marseille, Agathe Rosa concentre ses recherches sur l’interaction de la lumière naturelle avec l’homme et les territoires. Elle utilise la photographie, le dessin ou l’installation pour explorer ce qu’elle appelle la « matière lumineuse ». Emma Grosbois a étudié la photographie à Florence à la Fondazione Marangoni. Entre l’Italie, le Liban et la France, elle aime à explorer et exposer les liens qui se tissent entre les lieux, les images et la mémoire. Son travail s’intéresse aux usages et statuts des images, en offrant un redoublement de point de vue sur les villes qu’elle visite. Elle nous amène à remettre en question l’espace urbain et notre regard sur celui-ci.

Pour Rue d’Alger, les deux artistes collaborent à une installation in-situ, où se croisent leurs expérimentations artistiques personnelles et des documents d’archive inédits de monuments marseillais en s’adaptant au lieu unique qu’est l’ancienne Casa d’Italia. Elles nous incitent à changer de perspective et à nous rappeler la mémoire derrière la réalisation de ces œuvres que nous croisons dans la ville, dans une déconstruction de la relation entre l’art, l’espace public et l’histoire.

Cette rencontre nous révèle une œuvre passionnante qui nous donne l’occasion de redécouvrir et de mieux comprendre l’histoire du patrimoine marseillais. La vision poétique des deux artistes lève le voile sur des moments et des mémoires qui nous incitent à questionner certains évènements et à renouveler notre regard sur notre passé et notre espace urbain.

Agathe Rosa et Emma Grosbois vivent et travaillent à Marseille.

Emma Grosbois & Agathe Rosa, Prisme, 2020

Par Alessandro Gallicchio, historien de l’art

ESBAN, membre associé UMR 7303 TELEMME AMU-CNRS

Le duo d’artistes composé d’Emma Grosbois & Agathe Rosa s’est formé autour du questionnement de deux présences monumentales de la corniche de Marseille : le Monument aux morts de l’Armée d’Orient et des terres lointaines et le Mémorial des Rapatriés d'Algérie. En effet, sur le premier sont apposées plusieurs plaques qui traitent des relations entre la France et l’Indochine « Trois siècles de présence française ont scellé par le sang versé un pacte solennel entre la France et les peuples de l’union d’Indochine », ou de la « mémoire des militaires et supplétifs de toutes confessions morts pour la France en Afrique du Nord ». Inauguré le 24 avril 1927, le monument dessiné par Gaston Castel s’inspire du principe d’un « portique en plein ciel » et développe une arche massive (que l’on retrouve aussi pour l’entrée de la façade de la Casa d’Italia) flanquée de statues d’Antonio Sartorio. Sur un socle, au centre de l’arche, triomphe une Victoire en bronze. Ce monument instaure un dialogue suggestif avec le paysage en proposant un univers allégorique et symbolique très dense. Un croissant et une étoile, les palmes de la victoire, les dates de 1915-16-17-18, les inscriptions « Pour la France », « Pour la paix », « Aux poilus d’Orient », « Aux fils de la plus grande France », « Orient, Dardanelles, Salonique, Macédoine, Serbie, Monastir, Albanie, Danube », « Maroc, Levant, Syrie, Cilicie, Cameroun » et des sculptures qui montrent des soldats français indiquant la voie aux peuples d’Orient structurent un récit glorificateur du peuple victorieux.

 

Emma Grosbois & Agathe Rosa s’associent alors pour créer une œuvre qui instaure une confrontation directe avec ce monument. À partir du constat que l’espace de cette sculpture n’est pas innocent ou neutre, mais politique, elles tentent d’en déchiffrer les messages sous-jacents. Cette réflexion s’inspire des théories du célèbre philosophe Henri Lefebvre, qui a souligné à plusieurs reprises que toute construction urbaine répond à une construction sociale et économique, donc de pouvoir. L’installation Prisme, conçue pour les vitrines du couloir des salles d’exposition, aborde ces thématiques dans le traitement d’un monument placé sur la corniche comme sur une carte postale d’autrefois, à la lisière de la ville, entre l’espace urbanisé et l’horizon maritime. Le Monument aux morts de l’Armée d’Orient et des terres lointaines semble disparaître dans ce paysage, plié à son dispositif scénique qui se situe entre l’invention et la réalité, et brise les pistes de lecture. Monumental et suggestif, le monument ouvre une fenêtre poétique sur la Méditerranée et semble nous inviter au voyage, au rêve. Mais qu’en est-il alors de ses symboles, de ses allégories et des discours dont il se devrait faire porte-parole ? Loin de vouloir les cacher ou les détruire, les deux artistes décident d’en analyser leur élaboration, leur conception et leur réalisation, en plaçant volontairement leur enquête dans la temporalité de l’inachevé, avant l’édification du dispositif mémoriel. Elles tentent ainsi d’explorer les mécanismes de construction et de fabrication de sens qui se situent dans l’interstice, entre la conception et la réalisation du monument, dans cet espace poreux cher à Walter Benjamin, qui n’avait pas hésité à utiliser cette notion pour essayer de décrire une ville méditerranéenne trop souvent comparée à Marseille : Naples.

 

Dans Prisme, ce qui compte n’est pas le monument érigé et inauguré, mais la maquette architecturale qui se revêt de la mémoire qui lui est destinée. La fabrication matérielle est pour Emma Grosbois & Agathe Rosa une mise en abîme de la fabrication idéologique. À travers des jeux visuels qui renvoient à la chambre noire de l’appareil photographique ou à l’effet du verre dépoli, une lame de miroir, du velours couleur bleu de Prusse et de la gélatine rouge interagissent avec les images de la construction du monument, conservées aux Archives municipales de Marseille. Cette installation oblige le spectateur à se positionner de biais pour observer, pour aller chercher l’information et pour questionner ce qui n’est pas visible. La quête et le déplacement de point de vue sont désormais des contraintes que les artistes imposent au public pour qu’il interroge autrement la réalité. Elles souhaitent créer de la place pour des énigmes non résolues, des composantes invisibles, d’autres récits, d’autres symboles, d’autres mémoires…

 

Toujours sensibles à ces présences, Emma Grosbois & Agathe Rosa se confrontent également avec les vingt tonnes de bronze utilisées dans la fonderie d’immigrés italiens Pellini pour la réalisation d’une monumentale pale de propulseur maritime, érigée à Marseille en 1971 par le sculpteur (lui aussi d’origine italienne) César en hommage aux Pieds-noirs, à quelques kilomètres du Monument aux morts de l’Armée d’Orient et des terres lointaines, qui devait symboliser une nouvelle ère pour la Méditerranée. À l’époque moderne, où les distances se sont raccourcies grâce aux prouesses techniques dont la pale en est l’un des exemples, il semblerait presque dérisoire de parler de frontière entre Marseille et Alger. Et pourtant, l’histoire coloniale qui caractérise le Mémorial des Rapatriés d'Algérie, commandé en 1970 par Gaston Deferre, ancien maire de la ville phocéenne, nous renvoie à une réalité qui est toujours fragmentée, conflictuelle et extrêmement complexe. Ce monument, conçu pour la commémoration de l’exode des Pieds-noirs, s’est rapidement transformé en lieu de mémoires multidirectionnelles, où les discours contestataires se sont vite manifestés. Nous ne nous attarderons pas ici sur les différentes réactions déclenchées par la rhétorique visuelle et discursive de cette sculpture, qui véhicule un message commémoratif en souvenir des Pieds-noirs ayant débarqué à Marseille en amont de l’Indépendance de l’Algérie, mais nous nous limitons à signaler une présence qui passe souvent inaperçue. Il s’agit d’une plaque de l’artiste Gerard Vié apposée bien plus tard, en 2012, sur le côté du socle qui donne sur la ville et qui représente l’arrivée des bateaux chargés de Pieds-noirs et de harkis à Marseille. Cette commande, faite à un ancien colonel devenu sculpteur officiel de l’armée, qui revendique des propos nostalgiques vis-à-vis du passé colonial algérien, montre toute l’actualité socio-politique de ce monument et de ses multiples interprétations.

        

Malgré l’écoulement d’un peu plus d’un demi-siècle, le Mémorial des Rapatriés d'Algérie semble cristalliser des tensions liées aux rapports de domination entre la France et l’Algérie. Comme dans le cas précédent, Emma Grosbois & Agathe Rosa décident alors de dévoiler l’une des étapes de la construction de sa structure. À partir d’une image d’archive, réalisée pendant la fabrication de cette immense sculpture, elles mettent en évidence l’ossature de l’édifice et se (nous) demandent dans quelle mesure les raisons pour lesquelles cette forme a été créée ont pu (et peuvent) se noyer aujourd’hui dans un spectre infini de sens, de mémoires et de revendications. Il en résulte un travail ouvert, où la « fabrique du monument » est analysée dans une temporalité élargie, qui précède et succède le simple acte d’érection.