NINA FISCHER & MAROAN EL SANI

Freedom of Movement

2017

Introduction par Léa Battais

Artistes polymorphes, Fischer & el Sani utilisent la photographie, la sculpture ou le film pour mener une recherche sur les éléments architecturaux qui portent les traces des bouleversements sociaux, historiques et écologiques. Entre fiction et documentaire, l’univers créé par les deux artistes vise à interroger les mémoires et les identités des sociétés contemporaines dans un cheminement complexe entre les espaces et les temps. À travers le langage symbolique et fonctionnel de l’architecture, parfois abandonnée et oubliée (Spelling Dystopia, film tourné en 2008 sur l’île désaffectée de Hashirama au Japon) ou parfois fortement connoté politiquement (comme le quartier EUR érigé à Rome par Mussolini filmé dans Freedom of Movement, 2017-2018), les expériences personnelles et sensibles rencontrent les grands moments de l’histoire. Immémorés, grandioses ou controversés, ces espaces historiques questionnent notre actualité : colonisation, émigration, identité, épuisement des ressources, futur de l’humanité…


Dans le cadre de Rue d’Alger, Nina Fischer & Maroan el Sani proposent une version in situ de l’installation Freedom of Movement, qui interroge les notions de passé colonial, d’identité et de transmigration.

Présentée sous la forme d’un triptyque qui rythme la longue salle du dopolavoro dans l’ancienne Casa d’Italia de Marseille, les vidéos nous offrent en simultané des contrastes saisissant de couleurs et de sons. Les réflexions des deux artistes s’établissent dès la première vidéo, sur la base d’archives des années 1930 et 1960. Une voix tonitruante italienne des archives Luce y introduit la construction du quartier fasciste d’EUR à Rome, dont l’architecture et le plan devait servir pour transformer la capitale éthiopienne Abbis Abeba en symbole de la colonisation italienne fasciste. Cette présentation est suivie d’images de la course mythique d’Abebe Bikila, vainqueur du marathon des Jeux Olympiques de Rome en 1960. Ethiopien, Bikila fut le premier athlète noir à monter sur la première marche du podium olympique. Son évolution déterminée et gracieuse dans les vestiges de ce que fut la capitale de l’Empire romain, Empire qu’ambitionnait le Duce, nous fait remonter l’histoire et symbolise une ère nouvelle, celle d’une émancipation des anciens pays colonisés.

Construite en miroir à cette course, la deuxième vidéo présente un coureur immigré, partant de la plage d’Ostia et poursuivant jusqu’au centre-ville de Rome, où il rejoint le tracée qui fut celui de Bikila. Passant lui aussi parmi les vestiges romains et la Via Appia, il termine son parcours sur un terrain de sport où il sera rejoint par d’autres jeunes africains dans un ballet métallique de couvertures de survies. Cet objet, présent dans l’écume de la plage au moment de l’arrivée du coureur, nous renvoie à la question des émigrés qui tentent la dangereuse traversée de la Méditerranée. 

 

La dernière vidéo se fait l’écho architectural de la première, en nous immergeant dans un EUR fantomatique, où les arches du Palais de la Civilisation Italienne se reflètent dans un dédale sans fin. Puis l’image se fait plus claires et colorées et nous suivons l’ascension d’une chorale de jeunes africains, reprenant la devise mussolinienne dont le Colisée Carré se fait l’écrin : « Un peuple de poètes, d’artistes, de héros, de saints, de penseurs, de scientifiques, de navigateurs, de migrants ». La liberté de mouvement qui fut celle de l’Italie fasciste dans ses ambitions colonisatrices n’est pas reflétée par la situation actuelle des migrants, dont certains sont issus des mêmes pays qui autrefois composèrent un empire colonial. Chantée par des jeunes artistes, qui décident de répéter cette devise en se l’appropriant et en s’y incluant, un double sens transparaît. La maxime gravée à leurs pieds est retournée contre un pays dont la politique migratoire stricte ne facilite pas l’arrivée de ces nouveaux navigateurs de la Méditerranée. Mais au-delà de ce discours politique, la réappropriation de ces mots, nous offre l’occasion de réfléchir sur la notion floue d’identité qui ne s’arrête pas aux frontières géopolitiques. Il s’agit alors d’accepter et d’inclure l’autre et le différent.

Nina Fischer & Maroan el Sani est un duo d’artistes qui vit et travaille à Berlin.

Nina Fischer & Maroan el Sani, Freedom of Movement, 2017

 

Par Stéphane Mourlane, historien

UMR 7303 TELEMMe AMU-CNRS

En découvrant l’œuvre Nina Fischer & Maroan el Sani, j’ai fait l’expérience fortuite, inédite, stupéfiante et puissante d’une mise en abyme artistique de mon travail d’historien. Sur chacun des trois grands écrans défilent dans un effet de miroir les « terrains » d’une recherche où se croisent l’histoire de l’Italie contemporaine, au XXe siècle, celle des pratiques sportives et la question des migrations. Dans une grande « liberté de mouvement », les artistes jouent des émotions – qui touchent à l’admiration de la performance sportive, à la sensibilité des voix d’une chorale juvénile, au drame de l’évocation du sort des migrants- pour encourager à une réflexion stimulante sur le rapport de nos sociétés au passé sous ses formes mémorielles, patrimoniales et historiques.

 

L’Italie est encombrée de son passé fasciste et colonial sur lequel elle a longtemps jeté le voile obscurcissant de mythes bien ancrés. La République italienne, instaurée en 1946, a fait ainsi de la Résistance au fascisme un socle fondateur dans une amnésie du consensus suscité par le régime dictatorial de Mussolini. Avec la perte de leurs colonies imposée par le traité de paix de 1947, les Italiens se plaisent à considérer que leur empire a été l’œuvre de « brava gente », que la colonisation italienne aurait présenté un visage plus humain, plus libéral, plus tolérant que les autres colonialismes européens. Une réalité plus cruelle a été dévoilée par historiens : les conquêtes de la Libye et de l’Éthiopie se sont accompagnées d’exactions particulièrement violentes.

 

Les Jeux olympiques organisés à Rome en 1960 ont une première fois déchiré le voile idéel. L’événement est conçu comme une vitrine d’une Italie démocratique et modernisée par les effets du « miracle économique » tout en valorisant l’attractivité touristique du patrimoine antique. De nombreuses compétitions se déroulent au cœur des sites archéologiques, à l’instar de l’arrivée du marathon sous l’Arc de Constantin, à proximité du Colisée et des forums. Mais, la victoire inattendue du coureur éthiopien aux pieds nus, Abebe Bikila, appartenant à la garde du Négus, donne une toute autre signification aux images retransmises pour la première fois à la télévision en mondiovision. La coïncidence entre cette arrivée triomphale et la proclamation de la guerre à l’Éthiopie au même endroit en 1935 est immédiatement relevée. Cette première médaille d’or d’un athlète africain est non seulement interprétée comme le symbole de l’émancipation d’un continent, mais aussi comme une forme de revanche des ex-colonisés. Avant de franchir la ligne d’arrivée, le passage en tête de la course de Bikila au pied de l’obélisque d’Axoum, arraché à l’Éthiopie en 1937 et réclamé par l’Éthiopie, tout autant que la traversée du quartier dédié à l’exposition universelle de Rome (EUR), que Mussolini a imaginé comme le cœur de la capitale d’un nouvel empire prolongeant la romanité antique, sonne comme un rappel d’un passé que l’on aimerait voir occulté. Il est pourtant gravé dans le marbre en bordure de l’artère centrale du Foro Italico (ex Foro Mussolini), couverte de mosaïque célébrant les bienfaits prétendus du fascisme, reliant un obélisque à la gloire du Duce au stade olympique. L’organisation des Jeux dans l’un des plus impressionnants témoignages patrimoniaux de la vocation totalitaire du régime fasciste – c’est ici que le régime entendait forger physiquement l’homme nouveau- ne suscite toutefois que peu de réactions désapprobatrices.

 

Le coureur anonyme, sortant de l’eau, flanqué du dossard numéro 11, le même que Bikila, parcourt ces lieux dans une sorte d’errance silencieuse qui tranche avec les clameurs de la foule massée le long du parcours du marathon de 1960. Il apparaît comme une figure métaphorique des centaines de milliers de migrants, naufragés sur les côtes de la Péninsule depuis les années 2010. L’Italie est l’une des principales portes d’entrée de l’immigration en Europe. Elle peine à accueillir ces populations tant d’un point de vue matériel que de leur intégration au sein de la société. La question migratoire cristallise le débat politique et alimente un discours populiste, qui, par ailleurs, développe dans bien des cas un rapport décomplexé à la période fasciste. Ces migrants sont pour un certain nombre originaire de l’ex-empire, ce que les plus empathiques à leur sort tragique soulignent, tout en relevant que par le passé les migrants « c’était nous », au regard de la masse considérable d’Italiens qui ont quitté leur pays sur « le chemin de l’espérance ». Les jeunes gens qui, sur le toit d’un des édifices les plus emblématiques de l’EUR, appelé le « colisée carré », le rappellent dans une ritournelle qui reprend l’inscription du fronton à la gloire d’un peuple italien fait de « migrants », mais aussi de « poètes, d'artistes, de héros, de saints, de penseurs, de scientifiques, de navigateurs ». Leur chant plus traditionnel venu d’Afrique entonné lors d’une pérégrination sous les arches du palais de la civilisation italienne, les inscrit aussi comme acteurs à part entière du passé, du présent et de l’avenir de l’Italie.

RUE D’ALGER

Manifesta 13 Marseille - Les Parallèles du Sud

30.10 - 21.12.2020

​Istituto Italiano di Cultura - Marseille 

6, rue Fernand Pauriol - 13005 Marseille

INFO:

Jours d'ouverture : lundi au vendredi et les weekends du 31 octobre-1er novembre et

5-6 décembre

Horaires d'ouverture : lundi - vendredi : 09h - 12h30 et 14h - 17h30 | Weekends : 11h - 19h

+33 (0)442524240 ​ iicmarsiglia@esteri.it

 

ENGLISH: Manifesta 13 profile.

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